Une bouffée d'oxygène

Une bouffée d'oxygène

Les ados pris dans l'enfer du cyber-harcèlement

L’univers impitoyable des cours de récréation n’est un secret pour personne. On a tous un jour été confronté à la difficulté de se construire sous le regard souvent cruel de ses camarades. Le virage devient encore plus difficile à négocier au cap délicat de l’adolescence. Moqueries, insultes, rumeurs, attaques verbales et sévices physiques, la frontière qui sépare les mauvaises blagues du harcèlement est vite franchie. Selon le ministère de l’éducation, environ 10 à 15 % des enfants et adolescents ont été victimes de harcèlement à l’école en 2011.  

Digne du rituel d’initiation à la vie adulte, ce harcèlement prend aujourd’hui d’autres formes, plus insidieuses. Propulsés dans un monde virtuel où chacun peut revêtir n’importe quel masque (ou pseudo), les adolescents font face à une nouvelle menace : le cyber-harcèlement. Selon le programme Olweus de prévention de l’intimidation (1), un élève est victime de harcèlement :
« (…) lorsqu’il est soumis de façon répétée et à long terme à des comportements agressifs visant à lui porter préjudice, le blesser ou le mettre en difficulté de la part d’un ou plusieurs élèves. Il s’agit d’une situation intentionnellement agressive, induisant une relation d’asservissement psychologique, qui se répète régulièrement ». 

Un harcèlement d’un genre nouveau
 
Et c’est là où le cyber-harcèlement prend toute sa force. Selon l’aveu même des victimes, cette forme de harcèlement est particulièrement nuisible dans la mesure où elle ne laisse aucun répit. Grâce à la magie de la connexion Internet, les attaquants peuvent désormais poursuivre les harcelés jusque chez eux, tout en conservant leur anonymat. Pour les victimes, il n’y a donc plus ni refuge, ni fuite possible. Ainsi, si les méthodes employées restent les mêmes (injures, rumeurs, diffamation etc.), l’essor et la banalisation des nouvelles technologies ont multiplié les possibilités de harcèlement. A l’intérieur comme à l’extérieur de l’établissement scolaire, tous sont exposés aux railleries virtuelles ou aux photos humiliantes prises sur le vif, instantanément « publiées » sur la scène publique. Tout droit à l’image disparaît, les clichés deviennent la propriété de tous et le ou les sujets s’exposent à un lynchage en règle, aussi destructeur qu’injustifié. Cette immédiateté profite également à la propagation de rumeurs, face auxquelles les personnes attaquées sont sans recours. Généralement, plus elles tentent de se justifier, plus elles enveniment le débat. Un débat pour le moins inégal qui isole la victime, seule contre le groupe.

C’est d’ailleurs là la volonté de l’attaquant. En isolant la victime de ses pairs, il rallie ces derniers à sa cause et, de ce fait, gagne en reconnaissance, et donc en pouvoir. Ces sensations de puissance et d’impunité sont exacerbées par l’anonymat que les réseaux sociaux offrent sur un plateau d’argent. Noyés dans la foule des internautes, les auteurs de harcèlement se sentent intouchables. Un sentiment partagé par l’ensemble des utilisateurs du web. En quête de popularité et d’intégration, les adolescents se ruent sur ces réseaux virtuels. Barricadés derrière leur clavier, ils n’ont pas conscience de la vulnérabilité qu’ils se créent. De fait, si les nouvelles générations se vantent, à juste titre, d’avoir une meilleure maîtrise de ces outils que leurs aînés, ils n’en possèdent pourtant pas tous les codes. La quête de popularité même est pernicieuse, tour à tour positive et négative. Scène publique au sein de laquelle chacun modèle l’image qu'il veut renvoyer aux autres, le web accélère les mouvements de reconnaissance (ou dépréciation) collective, ancrant des schémas dominé / dominant, isolé / regroupé, objet des regards / spectateur. 


Le triangle agresseur, victime, spectateurs
 
 
Le cyber-harcèlement repose sur une relation triangulaire, composée d’un agresseur, d’une victime et de spectateurs. Pour avoir une raison d’être, l’agression doit être vue, cautionnée et entretenue, passivement ou activement par des tiers. Certains surenchérissent, répondant au même besoin d’intégration au groupe que l’attaquant premier. D’autres, bien qu’en proie à la culpabilité, n’osent pas défendre la victime, de peur de prendre sa place. 

Quelque soit leur position, agresseur, victime, public, tous sont en quête de l’aval des autres, d’où le mal-être réel que le harcèlement fait naître chez la victime. Bien souvent, l’agresseur agit ainsi pour dissimuler une mauvaise estime de soi. En attaquant l’autre, il se met en avant. L’image qu’il renvoie « s’améliore » à mesure que celle renvoyée par la victime se détériore. Les attaques peuvent être directes ou plus subtiles, en jouant par exemple sur la dérision. Ces tactiques visent à s’assurer une meilleure adhésion du « public ». 
 
Quels recours et secours pour la victime ?
 
Tous les enfants sont désormais exposés à cette menace, et ce de plus en plus tôt. L’âge d’accès aux nouvelles technologies se situe désormais autour de 9 ans. En octobre 2011, 9 % des élèves ont déclaré avoir été affublés d’un surnom méchant, subi une humiliation ou une insulte via SMS ou Internet. Outre la diffusion massive et instantanée de ces attaques, les outils à disposition des harceleurs sont nombreux : usurpation d’identité via la création de comptes fantômes ou le vol des identifiants d’accès, prises de contacts insistantes etc. Malheureusement, tout l’art de l’agresseur réside dans sa capacité à rendre ses attaques visibles de ses camarades, sans pour autant éveiller l’attention des adultes. 

A l’heure actuelle, le cyber-harcèlement n’est pas considéré par la loi française comme une infraction. Toutefois, le harceleur peut être tenu responsable au regard du droit civil, du droit de la presse ou du code pénal. Par ailleurs, une des dérives du web est que tout contenu publié est difficilement effaçable. Les mots « postés sur les murs » et les photos et vidéos publiées sur les réseaux sociaux ou via la téléphonie mobile laissent des traces. Au regard de quoi, le cyber-harcèlement est parfois plus facile à prouver que d’autres formes de harcèlement. La victime peut également engager auprès des réseaux sociaux concernés une procédure visant à bloquer les profils ou les comptes des agresseurs. Nombreux sont les prestataires à proposer ce type de service, à l’instar de Facebook. 
Selon le site alloecouteado.org, en cas de délit sur Internet, les autorités peuvent remonter les communications sur un an, même celles effacées. Les sanctions encourues pour atteinte à la vie privée, à l’intégrité et à l’image de la personne, notamment sur les réseaux sociaux et de téléphonie mobile, équivaudraient à une amende de 45 000 euros et un an de prison (article 226-1 du Code Pénal).  

Si le personnel éducatif doit être alerté, il doit agir avec précaution pour ne pas envenimer la situation et conforter l’agresseur dans sa position. Pour les parents, la position est encore plus délicate. Dans de nombreux cas, la décision d’un des parents de s’entretenir avec les parents de l’agresseur n’a fait que mettre de l’huile sur le feu. Loin d’être objectifs, les parents peuvent répondre par une position défensive. Comme on l’a souligné précédemment, l’enfant ou adolescent agresseur est souvent très éloigné de l’image du délinquant juvénile. Il est, dès lors, difficile pour les parents d’admettre de tels actes comme étant la responsabilité de leur enfant. En outre, un harcelé peut facilement devenir harceleur, et vice-versa. Pour preuve, 60 % des jeunes harceleurs disent être également victimes de harcèlement. 

Eduquer aux risques de l’usage d’Internet

Murs rendus publics, messageries instantanées, invitations collectives et création « d’événements », logiciel de prise et de retouches de photo etc., les réseaux sociaux constituent une nouvelle forme de sociabilité pour les enfants et les adolescents. Ce constat vaut pour l’ensemble des moyens de communication auxquels le web a donné naissance : blogs, boîte mail, profils virtuels… Mais leur aisance en ce domaine ne doit pas faire oublier que la maîtrise de la technique n’implique pas de connaître les codes inhérents à leur usage. Le cyber-harcèlement naît bien trop souvent de la méconnaissance de ces jeunes qui, y voyant l’occasion de se faire voir, besoin nécessaire chez un adulte en devenir, se mettent en danger. Les mots et les images peuvent être aussi dévastateurs que des attaques physiques. Or, à l’heure actuelle, les jeunes, de même que certains adultes, ont accès à Internet bien avant d’en connaître les « bons usages » (paramétrage de ses modalités de confidentialité, non divulgation, même à ses « amis », de ses identifiants, temps de réflexion avant la publication de photos et commentaires etc). 

Lors d’Assises nationales tenues les 2 et 3 mai 2011, l’Etat a annoncé un plan de prévention et de lutte contre le harcèlement à l’école. Il s’est notamment fixé pour objectif de prévenir et lutter contre le tabou des violences quotidiennes entre élèves. Dans le cadre d’une convention signée entre le ministère de l’éducation nationale et l’association e-enfance (2), un guide destiné aux chefs d’établissement a vu le jour. Il définit la démarche à suivre face à des cas de cyber-harcèlement. L’un des points importants soulevés par ce guide est la nécessité d’instaurer une parfaite collaboration entre les différents adultes concernés. L’enjeu est d’obtenir une prise de conscience suffisamment efficace « pour restaurer la victime dans son identité » et « augmenter l’empathie chez les agresseurs et les témoins ». Mais l’action passe également par une forte prévention, reposant sur une campagne de mise en garde chez les jeunes quant aux risques liés à l’usage d’Internet. Une prévention précoce est fondamentale pour appréhender ce monde virtuel qui s’offre à eux, sans pour autant le diaboliser.  

Savoir identifier le cyber-harcèlement
 
Souvent démunis face au harcèlement sur le web, beaucoup d’adultes, parents ou responsables scolaires, peinent à l’identifier. Comme dans toute forme de harcèlement, la victime a tendance à se replier sur elle-même, isolée dans un univers dont les portes restent closes aux adultes susceptibles de l’aider. Or, phénomène relativement fréquent, le repli sur soi à l’adolescence peut avoir de nombreuses causes. En ce sens, il est sain d’instaurer très tôt un dialogue avec l’adolescent quant à ce qui se déroule sur les réseaux sociaux. Même si ce qui s’y passe relève de l’intimité, sacro-sainte à cette phase de la vie, il s’avère extrêmement difficile d’établir un dialogue une fois les problèmes installés. 

D’après les spécialistes, un élève absentéiste sur quatre ou cinq ne va plus à l’école par peur du harcèlement. D’une manière générale, tout changement brutal d’attitude, de comportement ou de résultats scolaires doit alerter. En 2010, près de 9 % des appels traités par Net Ecoute (0 820 200 000), numéro national d’écoute dédié aux problèmes des jeunes sur le web, concernaient des cas de cyber-harcèlement. Les victimes sont plus souvent des filles (58 % contre 42 %) et les 12-14 ans sont les plus exposés (45 % contre 25 % des 9-11 ans, et 28 % des 15-17 ans).  

Une fois le cyber-harcèlement identifié, il est essentiel d’être à l’écoute de la victime et de comprendre comment elle vit cette agression. Méconnues, des cellules de soutien psychologique proposent des groupes de paroles pour victimes de cyber-harcèlement, notamment aux Etats-Unis. Celles-ci ont montré de bons résultats, brisant l’isolement dans lequel sont confinées les victimes. Elles constatent qu’elles ne sont pas seules à vivre cette situation, et que tout le monde peut un jour être la cible d’attaques collectives. Exclues du seul groupe social qu’elles connaissaient jusqu’alors, elles se voient offrir la possibilité d’en intégrer un autre. Temporaire, cette sociabilité retrouvée, unie dans la même souffrance, génère une remise en confiance qui fera la différence.

Le harcelé : « une bombe à retardement »

Mal-être permanent et prolongé, isolement, solitude… Mis ensemble, ces sentiments peuvent conduire la ou les victimes à la dépression, voire au suicide. Et même si de telles extrémités ne sont pas atteintes, les dommages sont là. Ce type de harcèlement entraîne de nombreuses séquelles, lesquelles ne doivent pas être minimisées. 
 
De nombreuses études ont démontré des effets à long terme, bien après que le harcèlement ait pris fin. Parmi ces effets, on compte notamment l’apparition de pathologies anxieuses et dépressives, des difficultés de confiance (en soi et envers les autres), une mauvaise estime de soi qui peut s’avérer paralysante etc. Le traumatisme causé par ce type de traitement peut ressurgir chez le jeune adulte. D’après un rapport du ministère de l’éducation nationale :
« Il suffit qu’une situation ayant des points communs avec la situation initiale se représente dans la vie du sujet pour que la symptomatologie anxio dépressive réapparaisse. Les conduites addictives ou les tentatives de suicide ne sont alors pas rares. La vulnérabilité relationnelle acquise dans l’enfance ou l’adolescence du fait du harcèlement pousse ces sujets à rester sur la réserve dans le cadre des relations sociales. Cette difficulté peut se compliquer chez certains d’une véritable phobie sociale. Le harcèlement est une bombe à retardement ».

Quand des brimades conduisent au drame…

Le sentiment d’abandon qui consume les victimes peut les amener à retourner cette souffrance contre eux ou contre les autres. Les humiliations subies, qui les réduisent au silence, laisseront des traces notamment sur l’estime de soi. Mais la gravité du traumatisme vient surtout de la répétition et de la durée du harcèlement. On se remet mal de l’acharnement contre soi de ses pairs, d’autant qu’il est fréquent que les attaques proviennent de personnes autrefois considérées comme des amies.  

Selon les conclusions d’un rapport émanant du FBI, et relayées par le ministère de l’éducation, dans 75 % des massacres par arme à feu dans les écoles entre 1974 et 2000, le tireur avait eu le sentiment d’être harcelé, persécuté, humilié, attaqué ou blessé avant les faits. De fait, selon les experts, la peur ressentie par un élève harcelé et humilié est une des raisons invoquées pour justifier le fait se rendre armé à l’école. Y voir une relation de cause à effet systématique est bien entendu un raccourci trop facile pour être légitime. Il n’en reste pas moins que la souffrance appelle la souffrance. 

Une fois encore, ces chiffres doivent être interprétés avec recul et ne pas conduire à la psychose. La cruauté qui régit l’univers des enfants et des adolescents n’est pas nouvelle. Mais nous devons faire face à un phénomène nouveau, qui prend de l’ampleur. Les moyens modernes de communication permettent une prise de distance avec la victime, propice à l’expression d’une certaine agressivité et à une banalisation de la violence. L’enjeu essentiel, à mon sens, pour le combattre est de délier la parole aussi bien chez les victimes que chez le public et les accompagnateurs adultes. Le web est un bel outil qui offre une immensité de possibles. Mais la liberté qu’il confère est à double tranchant, et peut faire oublier que la liberté d’expression doit se faire dans le respect des autres. L’admettre haut et fort est déjà faire un grand pas en avant.
 
1- Le programme a été créé par le chercheur norvégien Dan Olweus, connu pour ses travaux sur les phénomènes d’intimidations chez les enfants et adolescents.  
2- Créée en 2005, E-enfance est une association reconnue d’utilité publique et agréée par le ministère de l’Education Nationale. Elle s’est donnée pour mission la prévention chez les enfants et les adolescents des risques liés à l’usage des nouvelles technologies. Elle a mis en place à destination des jeunes en difficulté sur Internet un numéro national : Net Ecoute (0820 200 000). Dans le cadre du programme européen Safer Internet, elle est en contact depuis octobre 2010 avec le réseau Facebook, réseau social le plus utilisé par les mineurs. Globalement, ce réseau compte aujourd’hui plus de 750 millions d’utilisateurs actifs dans le monde. La France en recense, à elle seule, 20 millions, dont 11 millions qui partagent une information quotidienne. 

A votre écoute…

Si vous avez ou êtes victimes de ce type de harcèlement et souhaitez en parler, n’hésitez pas à me contacter via ce blog ou à contacter l’un des organismes cités (www.alloecouteado.org, www.lespetitscitoyens.org pour les enfants). 
De même, si vous avez vécu cette situation en tant que professeur, parent, membre du personnel éducatif, n’hésitez pas à me faire part de vos expériences et commentaires. Le cas échéant, sachez que la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) peut vous aider et vous orienter dans vos démarches (www.cnil.fr). 

 
 
 
Cécile Cassier
 
 
 
 
 


25/09/2012
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