Une bouffée d'oxygène

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Pesticides et populations rurales : récit d'un combat quotidien

J’aimerais tant pouvoir n’aborder que des sujets légers et optimistes. Mais l’empoisonnement français aux pesticides, directement lié au choix de politique agricole qu’embrasse la France depuis des années, est une réalité que l’on ne peut plus nier. Enfin, moi, personnellement, je ne peux pas la nier. De fait, vivant entourée de champs dans le département de l’Oise, je suis quotidiennement obligée d’interrompre une reprise à cheval ou une promenade au jardin, car l’heure est à l’épandage dans le champ voisin. Alors, oui, je le confesse, c’est un sujet particulièrement sensible pour moi. Peu savent comme il est difficile de craindre au quotidien pour sa santé, celle de ses proches, celle des compagnons qui partagent notre quotidien. 

 

Témoignage
 
J’ai déjà dû mettre un terme à la carrière sportive de l’une de mes juments, qui étant atteinte d’emphysème, respirait très difficilement. Même sans travailler, je l’ai vu asphyxiée pendant des mois avant d’avoir l’opportunité financière de l’exiler loin, dans un coin de Normandie moins hostile. Aujourd’hui, nous tremblons dès qu’un cheval tousse aux écuries, de crainte de revivre le même cauchemar. J’ai bien entendu essayé de contacter un vétérinaire vivant dans le même village ; j’ai trouvé sa porte close à plusieurs reprises. J’ai rencontré le maire qui m’a plus ou moins fait comprendre qu’il fallait que je retourne dans mon silence, l’agriculteur lui ayant certifié qu’il n’y avait aucun risque pour les animaux. Ce sont donc des pesticides qui attaquent les cellules animales de certains insectes, mais pas celles des chevaux ou d’autres espèces animales. Un petit insecticide intelligent et calculateur en somme.
 
J’ai découvert par la suite que la quasi-totalité des agriculteurs du coin siègent au bureau d’administration de la mairie. Le seul recours dont je dispose aujourd’hui, c’est donc la parole. La communication de manière générale, web, écrit, bouche-à-oreille, pour interpeller le plus de monde possible. Comme vous le constatez, je ne m’en prive pas. Si vous pensez à la santé de beaucoup de gens, n’hésitez pas à en parler autour de vous. Inutile d’attendre comme dans le cas du Mediator, des prothèses PIP, que le nombre de malades s’agglutinent pour enfin ouvrir les yeux. Oui, il y a une très forte probabilité pour qu’un produit qui se veut toxique pour un organisme animal, le soit pour tout organisme vivant. A plus forte raisons, dans le cas d’expositions chroniques et multiples. 
 
Français et pesticides font bon ménage
 
Si ma parole est subjective, je ne suis pas la seule à sonner l’alerte. L’Institut de veille sanitaire (InVS) vient de publier le second tome d’un rapport (1) évaluant l’exposition des français aux substances chimiques de l’environnement. Impliquant un échantillon d’environ 400 personnes, âgées de 18 à 74 ans, ce volet est spécifiquement dédié aux PCB-NDL (2) et à trois familles de pesticides (3) : organochlorés, organophosphorés et pyréthrinoïdes. Se basant sur des analyses de sang et / ou d’urine, ces travaux alimentent la première étude d’imprégnation de la population adulte par diverses substances chimiques en France.  
 
Dans le cas des pesticides organochlorés, interdits dès les années 1940, l’étude révèle des concentrations assez basses, retombée positive d’une interdiction ancienne pour la plupart des composés. Font cependant exception certains chlorophénols, notamment des produits utilisés comme antimite ou désodorisant. 
 
Du côté des pesticides organophosphorés et pyréthrinoïdes, le bilan est encore plus médiocre. Comparés à d’autres pays proches du modèle français, les niveaux français relevés s’imposent parmi les plus élevés. Ainsi, les concentrations de pyréthrinoïdes, à savoir la famille d’insecticides la plus utilisée dans le traitement des cultures et dans l’usage domestique, surpassent celles observées en Allemagne, au Canada et aux Etats-Unis.  
 
Enfin, si la concentration sanguine de PCB (polychlorobiphényles) a diminué en France depuis 20 ans, elle reste préoccupante. Selon l’InVS, « environ 13 % des femmes en âge de procréer (18-45 ans) et moins de 1 % des adultes ont une concentration de PCB totaux supérieure aux seuils critiques définis par l’Anses » (5). D’après les analyses de sang, les concentrations de PCB détectées chez la population française sont globalement supérieures à celles observées dans d’autres pays européens, et « environ 5 fois plus élevées qu’aux Etats-Unis ». Dans le cas des PCB, ce décalage s’explique notamment par une consommation accrue de poissons, contaminés aux PCB. 
 
De quoi alimenter le débat autour du bio 
 
Bien que marquée par mon vécu personnel, j’ai toujours fait montre de patience face au discours entendu, décrivant l’alimentation bio comme un vulgaire effet de mode, apanage des « bobos ». Je suis parfaitement d’accord pour dire qu’une banane bio importée de l’autre bout du monde n’est pas plus écolo que celle produite localement. Alors certes, la réponse actuelle au bio n’est pas optimale. Pourtant, si la demande bio continue à croître, cela permettra peut-être de changer la donne en amont, notamment là où je vis. La décision de faire évoluer notre politique agricole et le produire localement revient clairement aux élus qui dirigent notre pays. Beaucoup de leviers, dont de conséquentes subventions, sont à portée de leurs mains. Mais le changement fait peur et, si vous me le permettez, une fois n’est pas coutume, demande d’avoir des… Certes, l’argent ne coulera pas à flots en choisissant une autre direction, mais il y aura au moins une direction possible. Pour l’heure, l’argent manque déjà, nous nous entêtons à foncer dans le mur, pris dans un engrenage vicieux : terres fatiguées par une production intensive et un rendement qui en pâtit, que l’on étouffe en ajoutant toujours plus de produits à mesure que les rendements diminuent… Les dettes s’amoncellent, et la pression monte.
 
Pour ma part, je continue à croire que les choix des consommateurs peuvent faire pencher la balance dans un sens plutôt que dans l’autre. Dans la mesure de mes moyens limités, j’essaie de privilégier des aliments bio. Je considère inhaler suffisamment de pesticides dans mon lieu de vie pour alléger la part de ceux que j’ingère. Il est probable que si j’habitais en ville, je me rebellerai contre les pots d’échappement, moi qui suis aujourd’hui si attachée à ma voiture. Je ne prétends pas indiquer d’exemple à suivre. J’ai bien conscience que des préoccupations égoïstes sont à l’origine de la cause que je défends. Mais, dans la mesure où je suis un témoin direct de ce qui se passe, je juge utile d’en faire mention. Merci d’avoir eu la patience de lire mon coup de gueule, plus proche de l’appel à l’aide, jusqu’à son point final. Pour l’instant.
 
 
1- « Exposition de la population française aux substances chimiques de l’environnement consacré aux pesticides et aux polychlorobiphényles non dioxin-like (PCB-NDL) ». 
 
2- Les PCB ou polychlorobiphényles sont des produits de synthèse, présentant des propriétés lubrifiantes et isolantes. Ils sont présents aussi bien dans les transformateurs électriques que dans les encres et les peintures. 
« Les PCB dits « Non Dioxin-Like » ou PCB-NDL (…) agissent via un mécanisme d’action différent de celui des dioxines. Ils sont retrouvés en quantité plus importante dans les poissons de rivière que les PCB Dioxin-Like ». (Source : Les dossiers santé - environnement de l’ORS, décembre 2008, n°2).
 
3 – Le terme de pesticides englobe ici toutes les substances ou produits qui éliminent des organismes considérés comme nuisibles. Cela inclut les produits phytopharmaceutiques (pour la protection des végétaux), les biocides (pour la conservation du bois, la désinfection ou la lutte antiparasitaire) et certains médicaments à usage vétérinaire et humain. 
 
4 – La plupart des pesticides de la famille des organochlorés (DDT, lindane…) sont aujourd’hui interdits. Mais, à l’instar de beaucoup de produits de ce type, ils sont persistants dans l’environnement et devraient continuer à nous pourrir la vie, au sens propre comme figuré, encore un moment. Encore mis à contribution, les organophosphorés et les pyréthrinoïdes sont privilégiés pour leur action insecticide.  
 
5- Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
 
Cécile Cassier


02/05/2013
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